Vous m’avez laissé partir, une première fois, c’était le 8 mars 2013.

J’ai parcouru 24 775 km avec pour seule compagne une grosse valise de trente kilos, qui n’a jamais pu perdre un gramme même si à chaque étape qui sépare Riga (la Lettonie) de Canton (la Chine), je laissais un peu d’elle.

Pouviez-vous me retenir? Certes non, il était trop tard. Mes livres, mes journaux, toutes ces informations que j’avais accumulées pendant six ans finissaient par se contredire. Elles ne me laissaient plus aucun répit. Je les entendais nuit et jour hurler leurs convictions, leurs préjugés, leurs vérités. Je ne supportais plus leurs cris. Je devais les faire taire. Partir. Il me fallait partir exercer mes sens à la réalité de l’orient.

Soixante jours, il m’a fallu soixante jours pour traverser notre continent, l’Eurasie. Tous les quatre jours, je refaisais mes bagages, et je reprenais le train pour effectuer en moyenne des trajets équivalents à la traversée de la France, du Nord au Sud. Tous les quatre jours de Paris à Pékin, je changeais de fuseau horaire. Tous les quatre jours de Pékin à Canton, je changeais de climat. Tous les quatre jours, je rencontrais de nouveaux amis, tellement différents: des blonds, des roux aux yeux clairs, d’autres bruns aux yeux noirs qui gardaient en héritage les traits de leur passé de Vikings, de Tatares, de Mongols, et de… Que notre continent est beau!

Que te dirai-je mon cher ami? Que j’ai fait une chose qu’à mon âge, on espère plus jamais faire. Je dois te remercier d’avoir suffisamment cru en moi, et je te bénis pour toutes les heures de joie que de tels souvenirs mettront dans mes vieux jours. Je les savoure d’avance.

Dois-je dire que l’entreprise était difficile? Ce serait exagérer, il suffit de jouir d’une bonne santé et de l’argent nécessaire aux frais, bien médiocres, du voyage. Je mentirais pourtant si je prétendais que c’est là une simple promenade, à la portée de tous. Ce voyage n’a pas été pour mon corps une cure à Vichy. Cela dit, cette carcasse est restée sage pendant toute la durée du voyage, elle a souffert en silence. Ce n’est que huit jours après mon retour en France qu’elle m’a réclamé un peu d’attention. Si mes yeux ont perdu deux dixièmes, le reste a gagné dix bons Kilos.

La vraie souffrance est venue de la solitude, pas celle qui naît de l’absence de l’être aimé, mais celle qui naît de l’inconnu. A chaque frontière, je plongeais dans un nouvel inconnu. A chaque frontière, j’ai du abandonner mes a priori, mes préjugés, ces lourds fardeaux, qui auraient pu entraver chacun de mes pas. Je perdais toutes mes références, toutes mes connaissances livresques, pour m’enrichir du présent et de mes sens. Le temps et l’espace me tenaient par la main. C’était tout.

Les frontières, ne comprends pas cher ami lecteur, les frontières politiques, si faciles à traverser même pour une femme seule qui ne parle pas la langue des douaniers. Non, je veux parler de frontières plus violentes.

La première est le mur de Berlin, toujours bien là dans les esprits. C’est la frontière psychologique, la frontière des idées toutes faites, voire de la propagande, de la désinformation, elle est encore très présente dans l’esprit des Occidentaux.

La deuxième frontière, la frontière naturelle, est le mont Oural qui me plonge dans la vacuité. Une fois passer cette limite, mes yeux ne reconnaissent plus rien, rien, et ce jusqu’à la muraille de Chine, frontière humaine artificielle. En passant cette troisième frontière, je me suis sentie chez moi.

Cela dit, mes oreilles restaient encore ailleurs. Elles allaient le rester jusqu’à la fin du voyage. Cette muraille filtre plus dans un sens que dans l’autre. La Chine ne laisse rien passer et je perds alors Skype, ma seule attache avec la France, avec la voix amie de France. Le français me manque, le français de chez moi. J’insiste sur le « de chez moi », car le français, je l’ai entendu partout où je suis passée. Le français et la culture française sont aimés à un point que tu ne peux pas imaginer. Dans le train, il m’est arrivé de m’entretenir avec autant de Russes que de Chinois sur Montesquieu, Voltaire, Molière. Nous avons chanté Piaf, Aznavour. C’était très amusant. Je sentais monter en moi la fierté de mon pays. Un sentiment que j’avais compris avec mon grand-père, mais qui depuis 1914, il y a tout juste cent ans, n’avait plus beaucoup de sens pour beaucoup de Français.

Enfin la quatrième et dernière frontière, les monts Qinling qui séparent la Chine du Nord de la Chine du Sud. Je passe de -20°C à +37°C. J’ai ressenti une grande fatigue, mes membres étaient lourds, ma respiration plus difficile. J’écoutais mon corps se battre pour vivre, résister pour continuer. Le terminus était dans vingt jours!

Comme tu peux le comprendre, c’est là plus que du simple jeu. Cette solitude que je viens de te décrire, celle qui reste quand on a tout perdu, devient alors mon plus bel avantage. Elle va me permettre de tisser des liens forts, des liens étroits avec toutes les femmes qui m’ont accueillie sur l’ensemble de ce trajet. Je te le rappelle, je suis partie pour recueillir le témoignage de femmes qui défendent des idées originales pour la protection de l’eau.

Les femmes, voilà bien ma seconde grande difficulté, mais aussi, les plus belles perles de cet écrin que je te rapporte. Partir à la recherche de l’orient des perles, partir pour la couleur de l’eau des perles, quitter la Loire et rejoindre la rivière des perles à Canton, était le but que je m’étais fixé. Ce voyage, dès son commencement me réservait la magie, la poésie de tous les voyages d’exploration. J’allais explorer le cœur des femmes. Les femmes remarquables sont très difficiles à rencontrer; ce n’est pas qu’elles soient en voie de disparition, au contraire j’en ai rencontré plus que prévues à mon programme, mais elles se cachent bien. Elles se cachent par instinct. Elles n’aiment pas la lumière.

Ce qu’elles font, elles le font parce que c’est naturel, évident, parce que personne ne le ferait sinon, parce que c’est leur destin, c’est leur rôle, voilà ce qu’elles m’ont répondu.

Ces femmes, je les reconnais comme remarquables parce qu’elles se sont un jour engagées de façon originale à la protection de notre eau.

L’eau est devenue une obsession pour moi depuis 2008, lorsque j’ai entendu résonner sous la coupole de la Sorbonne, cette phrase terrible:  » L’eau a tué plus d’êtres humains que toutes les guerres de l’histoire de notre monde ». Écoute, je l’entends encore qui fait écho. Sur notre continent eurasien plus d’eau fraîche potable ne coule au robinet, l’eau tue encore à nos portes. Aucun océan, aucune mer ne nous séparent de ces mondes-là.

Pourquoi ai-je écarté l’homme? Pas par sexisme, ni sectarisme, ni féminisme, je ne confonds pas les sujets qui font débat dans notre monde au troisième millénaire. Il existe un lien naturel entre la femme et l’eau, c’est pourquoi j’ai choisi d’aller bavarder au lavoir avec mes sœurs d’Eurasie.

L’homme mieux que la femme connaît ce lien, et ce depuis bien longtemps, peut-être depuis sa sédentarisation. Les hommes ont bâti les villes près de l’eau pour garder leurs femmes, et fonder une famille. Si tu veux garder ta femme ne t’éloigne pas du point d’eau. C’est encore un souci majeur en Mongolie où les femmes se font kidnapper près des sources d’eau.

Il m’a fallu durant tout mon voyage, rappeler l’évidence. L’eau, comme la femme donne la vie. La femme porte son enfant dans son eau. La femme préserve la santé de son enfant autour de l’eau. Au quotidien, elle lave son enfant, elle entretient sa maison, elle éduque toute sa maisonnée autour de l’eau. La femme connaît la valeur de l’eau et elle lutte naturellement au quotidien pour son maintien sur cette terre. Elle lutte pour son droit à l’accès à l’eau potable, pour le maintien de la santé de cette même eau. C’est encore souvent la femme qui fait le choix de l’alimentation. Pour certaines, ça se traduit par des gestes d’irrigation et donc d’économie d’eau, pour d’autres il s’agit de cuisiner et donc de surveiller la qualité de chaque produit alimentaire. Tout passe par l’eau. La femme est la vraie spécialiste de l’eau. Spécialiste parce que première utilisatrice, mais peut-être pas, la première spécialiste au sens de la connaissance de l’eau…

Dans nos pays dits civilisés, l’omerta est encore trop souvent la seule réponse aux questions légitimes sur l’eau. Le mot est un peu fort, il s’appliquera pourtant brutalement, à une femme que je rencontre à Ekaterinbourg. L’eau tue encore dans le coin depuis 1957. L’omerta n’épargne pas la France. Ces eaux vendues au robinet ou en bouteilles ont-elles le droit de tout nous dire? Sommes-nous prêts à tout entendre et à faire la part du juste et du responsable. Car enfin, nous sommes tous responsables de l’état de santé de notre eau. Il nous suffit d’ouvrir le robinet pour que nous la salissions. L’eau est un bien public, soit, mais il n’en est pas moins respectable. Sais-tu, toi qui fais pipi dans l’eau potable, qui laves ta voiture avec de l’eau potable, que tu as de la chance pour ceux qui n’ont jamais bu d’eau potable à leur robinet? Penses-y, au moment de payer ta facture. Elle sera moins douloureuse.

Mes amies, ces femmes remarquables, malgré leurs différences, leur origine, leur histoire, leur culture, leur climat, leur langue, leur philosophie, ressemblent à toutes les femmes. Les frontières, quelles qu’elles soient, n’ont pas d’effet sur la part féminine de l’être humain. Ces femmes mettent leur bon sens au service de leurs enfants, du devenir des leurs, et par voie de conséquence de notre planète. Elles entraînent derrière elles, toutes les forces et surtout celle des hommes.

Après toutes leurs confidences amicales, il fallait que je les quitte, voilà bien mes pires douleurs. J’en compte au total dix-huit. Je n’avais que quatre jours pour écouter leurs confidences, comprendre leur histoire, leur pays, et partir. A chaque départ la même douleur, je ne me suis pas habituée à cette idée de les quitter. Même le dernier au revoir, nécessaire à mon retour, a été peut-être celui qui m’a fait le plus mal. Je les quittais, toutes en un seul coup.

Je partais avec leurs confidences, comme la vague porte les bouteilles à la mer. Je partais avec leurs messages, toujours le même quel que soit le pays, la ville: » Dis leur qui nous sommes, dis leur que nous sommes prêtes à partager, qu’elles sont les bienvenues ». La main est tendue, pas la main du besoin mais la main de l’entraide eurasienne. Tu tiens mon cher ami aujourd’hui, ces mains dans les tiennes.

Cette volonté d’entraide, j’en ai eu la preuve immédiate, par leurs regards. Ah ces regards! La vraie énergie qui m’a fait aller jusqu’au bout de ce voyage.

J’ai reçu le pain en Lettonie et les conseils pour éviter de perdre mes oreilles en Sibérie orientale, j’ai reçu l’eau sacrée à Moscou et les chaussettes pour ne pas avoir froid en Sibérie, j’ai reçu la prière shamanique de la bonne route en Mongolie, et j’ai reçu un autre bien précieux, l’écoute en Chine. En résumé, l’essentiel pour aller au bout de ce voyage.

Ce voyage qui pour moi ne s’est pas arrêté. D’autres voyages sont programmés pour serrer encore plus étroitement ce lien, des conférences sont planifiées pour continuer à témoigner, pour tendre le relais à la nouvelle génération. Seule je n’y arriverai pas…

Commençons notre voyage, veux-tu? Alors couvre-toi bien, ne prends pas froid. Si le cœur des femmes que je vais te présenter est chaud, la plus grande partie de notre continent, de mars à avril 2013 a été particulièrement froid.